Apprendre

c'est vivre... et inversement

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J'apprends directement, de mon expérience directe, sans lots pré-conditionnés, distribués au rythme d'une sonnerie, par des professionnels accrédités, par des manuels (les si mal nommés). J'apprends par la main, les yeux (que leur est-il « donné de voir » ?)... Dans une situation d'éducation, mon expérience directe ressemble à celle des poules dans un élevage industriel. Et sans vouloir insister davantage, c'est « prouvé » : « Les poules préfèrent les cages1 », surtout quand elles n'ont rien connu d'autre. 

Qu'est-ce qu'apprendre ? C'est bien sûr, « prendre avec soi », « incorporer » en quelque sorte. Mais autour de cette définition sommaire, voici quelques réflexions, complémentaires inspirées par l'expérience de l'apprendre.

1- Apprendre est un acte distinct de celui d'enseigner

Enseigner et apprendre sont le plus souvent pensés comme étant les deux faces d'une même médaille. Qu'on ne peut pas apprendre sans être enseigné et qu'on enseigne pour faire apprendre — ou pour aider à faire apprendre. Que ce qui doit être appris doit être enseigné et que ce qui est enseigné est destiné à être appris. C'est d'ailleurs sur ce postulats que se fondent toutes les éducations, dans le monde et à travers l'histoire.
Or, il s'agit pourtant d'opérations distinctes. Nous apprenons bien des choses qui ne nous sont pas enseignées. Et, sans doute, beaucoup plus de choses enseignées, même plusieurs fois, ne sont pas apprises2. On peut être enseigné et ne pas apprendre, comme on peut apprendre sans être enseigné.

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2- Apprendre est indépendant de l'enseignement

Les apprentissages ne sont pas proportionnels ou reliés nécessairement aux efforts d'enseignement. Il n'existe pas de relation univoque et permanente entre l'apprendre et l'enseignement. Je peux apprendre beaucoup avec très peu d'enseignement, voire pas du tout — et n'apprendre rien ou peu d'une profusion de moyens d'enseignement.

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3- J'apprends ce qui a du sens pour moi

« Les enfants apprennent par le sens des choses qu'ils veulent comprendre. Ils sont "informavores". Ils se nourrissent de connaissances3. ». J'apprends quand je suis impliqué dans ce que j'apprends. Alors que « le statut légal de l'éducateur est de moraliser et de s'interposer d'autorité entre moi et quoi que j'aie envie d'apprendre 4».

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4- L'enseignement peut être un obstacle à l'apprendre

Pendant le processus d'apprendre, je peux être aidé, ou, à l'inverse, être perturbé, voire être empêché par des activité d'enseignement. Il y aurait même selon certains, une relation inverse entre l'acte d'enseigner et celui d'apprendre: « Plus le maître enseigne, moins l'élève apprend 5 » . Le cerveau ne peut avoir qu'une idée à la fois — même s'il peut en changer très rapidement, donnant alors l'impression d'une superposition et non d'une succession d'activités mentales. Il est donc biologiquement normal qu'en position d'écoute, il soit actif pour « intégrer » ce qu'il écoute et qui lui « parle ». Cette écoute n'est pas l'apprendre — ce serait trop facile, bien que les pédagogues et les organisateurs d'enseignements feignent de le croire. La seule activité « écouter », pure, empêche toute autre activité, telle l'apprendre6. L'enseignement peut être un obstacle à l'apprendre et cela n'a rien à voir avec les « qualités » de l'enseignement ou de l'enseignant. C'est simplement en raison de l'univocité des activités mentales7.

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5- Apprendre est un instinct, permanent, lié à la vie même.

Apprendre est inné. C'est une fonction naturelle, comme le sont respirer, digérer... Je ne peux pas ne pas apprendre, comme je ne peux pas ne pas respirer ou ne pas écouter. Si, dés la naissance, je n'apprends pas les « gestes » de ma survie dans le milieu où je nais, je ne survis précisément pas. « Tous les enfants du monde, y compris les enfants d'instituteurs et de professeurs, apprennent à marcher et à parler selon une méthode naturelle qui ne connaît jamais d'échec. Cela s'est produit naturellement, tout comme les dents poussent ou comme fleurit la barbe au menton. 8». J'apprends à chaque instant, c'est-à-dire que je me comporte, spontanément et inconsciemment , à chaque minute nouvelle et originale, avec le prisme de la mémoire de mes expériences précédentes, de manières à « survivre » (au sens large du terme) dans cette nouvelle situation. Même l'élève qui envoie un SMS pendant le cours d'anglais apprend : il apprend à envoyer un SMS pendant le cours d'anglais. Ce n'est peut-être pas ce que d'autres voudraient qu'il apprenne, mais on ne peut l'empêcher de l'apprendre, comme d'apprendre d'autres stratégies de « survies » dans un milieu sans intérêt pour lui.  Apprendre ne s'apprend pas. Mêmes dans les méthodes qui se proposent de me faire « apprendre, à apprendre », le premier apprendre de l'expression, sous-entend cette faculté première d'apprendre — celle qui est là, naturellement ; sinon qui m'apprendra cet apprendre ?

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6- Apprendre est inévitable et gratuit. On ne peut m'empêcher d'apprendre.

J'apprends, que je le veuille ou non. Je ne peux pas ne pas apprendre. C'est comme respirer. Je peux/ on peut modifier momentanément ma respiration, mais je respire toujours, sinon je meurs. Je ne cesse de respirer. Nul ne peut (m')empêcher d'apprendre — mais, comme on peut perturber ma respiration, on peut perturber mon apprendre (ce que fait l'éducation).

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7- Apprendre est illimitée.

Apprendre est une faculté permanente et illimitée, comme respirer. J'apprends dans toute les situation. Je peux apprendre, à la naissance, chacune des quelque 8000 langues parlées à la surface de la terre. Comme je peux potentiellement apprendre les 8000 disciplines scientifiques qui ont déjà été formalisées9, voire celles qui ne l'ont pas (encore) été. 

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8- Apprendre, c'est incorporer

Cela est lié au simple fait que la réalité n'est jamais que ce que je la construis (ou pas) à chaque instant. Je suis donc un avec cette réalité, je suis cette réalité qui n'existe pas sans moi, hors de moi. Toute connaissance ou compétence est indissociable d'un être humain. Aucune compétence ou connaissance n'a été vue se promenant toute seule. Elle est intrinsèquement et indissociablement  liée à quelqu'un. Même ce qui est stocké dans une bibliothèque ou sur internet ou ailleurs n'existe que lorsqu'un être humain s'en saisit.
Apprendre, c'est entrevoir un obstacle pour ensuite le franchir. Ce qui fait difficulté, dans un premier temps, me devient, lorsque j'ai appris, familier, voire invisible. Ce que j'ai appris n'existe pas sans moi, j'en suis indissociable et indissocié. Il n'existe d'ailleurs aucun savoir qui se promènerait tout seul, autonome, sans un être humain qui le porte. Même les connaissances dans des livres ou dans des films ne sont pas sans lecteur ou spectateur. Sans lui, ce ne sont que papier encré, bobines de celluloïd ou marques sur un disque dur. Quand j'ai appris, je ne fais qu'un avec mon savoir, avec ma compétence. Littéralement, je « fais corps » avec ce que j'ai appris : l'écrivain a ainsi incorporé les mots, le menuisier le bois...

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9- J'apprends seul, mais des autres et du monde.

J'apprends seul : personne ne peut apprendre pour moi, à ma place. Mais si j'étais tout seul, je n'apprendrais pas grand-chose — si ce n'est à vivre tout seul. Le cas des enfants sauvages le montre ; tout aussi bien celui du bébé qui va évoluer différemment selon qu'il naisse et grandisse ici ou là, dans tel ou tel « monde ». J'apprends de mon environnement, dans ma mission vitale et réflexe d'y survivre. « Personne n'apprend à la place d'autrui, personne n'éduque personne, les hommes apprennent des autres et du monde10. »

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10- Apprendre, c'est faire (mal) ce que je ne sais pas encore faire.

Apprendre à faire quelque chose que je ne sais pas faire, c'est faire cette chose que précisément je ne sais pas faire. Je n'ai pas d'autre voie. Que ce soit faire une piqûre, sauter en parachute, etc. : je dois faire ce que je ne sais pas encore faire pour apprendre à le faire. Alors que mon attitude de pédagogue me conduit le plus souvent à simplifier, à simuler, voire à dire comme cette « bonne » maman : « tu iras à la piscine lorsque tu sauras nager » ; ou bien : « tu iras à vélo lorsque tu sauras monter à bicyclette ; tu iras à la bibliothèque lorsque tu sauras lire ; tu parleras lorsque tu sauras parler... »

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11- Apprendre est invisible.

Je ne vois rien du processus même d'apprendre. Je vois lorsque j'ai appris, mais je ne vois pas ce qui se passe quand je suis en train d'apprendre. En fait, le processus commence dès que je rencontre quelque chose de nouveau pour moi que je ne sais pas encore comment « traiter » — ce qui suppose que ce nouveau a aussi une signification pour moi11.

Tout ce que je peux observer, c'est que quelqu'un (ou moi-même) a appris. Mais je ne peux dire qu'il n'apprend pas ou n'est pas en train d'apprendre — quelles que soient ses prestations, « piteuses » ou « réussies ». De la prestation « piteuse », je pourrais même dire qu'il a commencé à apprendre — bien qu'il ait, sans doute, commencé avant, mais je n'en n'avais pas cet indice visible.

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12-J'apprends lorsque j'apprends entre dans ma zone prochaine de développement.

Si j'attends d'être prêt pour apprendre, je ne serai jamais prêt. Il me faut donc incorporer (cf. 8, ci-dessus) un obstacle qui , pour pouvoir l'être, ne doit m'être ni écrasant, ni inconsistant. Chacun n'apprend pas la même chose devant le même obstacle, bien que j'apprenne de quoi que ce soit (puisqu' apprendre est permanent). J'apprends mieux et plus toutefois lorsque l'obstacle se situe dans la zone prochaine de développement12 : ni trop éloigné, ni trop proche de mon état actuel. Au-delà, je suis « écrasé » et que je ne dois pas encore m'y frotter, dans l'état actuel de ma compétence. En deçà, je sais déjà et je n'apprends rien de plus — sinon qu'il me vaut mieux éviter ce genre d'activité sans intérêt pour moi. D'ailleurs, une activité ni trop difficile ni trop simple pour moi m'attire spontanément — sans nécessité d'un maître qui saurait, mieux que moi, m'y conduire.

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13- La « conscience » même diffuse, que j'ai quelque chose à apprendre est la clé de mon apprendre.

Je n'apprends que si j'ai conscience d'avoir quelque chose à apprendre. Si je ne l'ai pas, les événements se chargeront probablement de me le dire. Cette conscience semble un préalable nécessaire, qu'elle qu'en soit son origine. Mon cheminement dans l'apprendre passe par quatre stades où je suis successivement13 :

1-inconsciemment incompétent,

2-consciemment incompétent,

3-consciemment compétent,

4-inconsciemment compétent (l'incorporation)

Donc, la prise de conscience — stade 2 — est la clé de l'apprendre. Tout ce que je pourrai faire en sa faveur sera déterminant dans la suite logique du processus. C'est même, sans doute, le seul point à propos duquel une influence extérieure pourrait avoir su sens. Cette « conscience » peut être claire et explicite ou cachée et implicite, paradoxalement « inconsciente » en quelque sorte. Si non, pourquoi apprendrais-je ?

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14- Apprendre, c'est voir ce qui était déjà là et que je ne voyais pas encore.

J'ai longtemps cru qu'apprendre était ajouter, augmenter, des connaissances, des compétences ou des... (peu importe quoi). La majorité des systèmes sociaux et personnels sont construits sur ce postulats, surtout les systèmes dits d'éducation. C'est même leur fondement : un empilement « progressif » de nouvelles connaissances. Pourtant, je trouve rapidement évident, familier, naturel, ce que j'ai appris, comme si cela existait depuis toujours. Et effectivement, cela existait avant que je ne le découvre, cela était déjà là. Apprendre n'a donc été, pour moi, que dé-couvrir ce qui était couvert ou recouvert pour d'autres ou peut-être pas encore. Je n'ai fait que voir ce qui était déjà là. Quelle tranquillité ! Si j'avais une intention à propos de quelqu'un, je sais qu'il ne peut pas ne pas voir, un jour, ce qui est déjà là — pourvu qu'il y soit14, bien sur. Chacun voit ce qu'il « peut » voir — ce « pouvoir » étant le résultat d'une histoire personnelle dans un milieu social particulier. Apprendre, c'est donc dé-voiler, c'est dé-couvrir : enlever le voile qui masque, enlever ce qui couvre, ce qui empêche de voir.

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15- Apprendre (en soi) m'est un plaisir.

J'éprouve une sensation de bien-être quand j'apprends. Apprendre comporte sa propre « gratification » endogène — outre le bonheur de « survivre » à chaque instant inédit. Je ressens, en effet, du plaisir à apprendre : aucune autre récompense ne m'est nécessaire. Les neurologues confirment que lors de l'activité d'apprentissage, il y a production de dopamine et de sérotonine — lesquelles, associées, sont bien les neurotransmetteurs d'une tonalité euphorique. A tel point qu'on les testerait même comme de possibles accélérateurs d'apprentissages.

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Apprendre est donc un acte inné, autonome, permanent et plaisant, pour tout être humain.

De l'enseignement

J'ai fini par considérer que les résultats de l'enseignement sont ou insignifiants ou nuisibles*

Au sens premier, enseigner c'est « montrer » — comme dans « enseigner le chemin », ou comme l'enseigne qui, devant le magasin, montre ce qu'il y a à l'intérieur. Au sens second, enseigner serait l'acte corollaire d'apprendre. Mais en réalité et en fait, ne s'agit-il pas encore de « montre » ou de « monstration »** ? Quand j'enseigne, je montre — fut-il « actif » ou « passif ». Or ce n'est pas parce que moi je suis concentré sur cela, dans ma pensée et dans mon intention, que tout le reste disparaît et que je montre que cela. Ce qui est là, à ce moment-là, visible comme invisible***, est bien là, sans doute hors de ma perception ou de ma conscience. Ce qui est là déborde largement ce que je crois ou pense, en toute bonne foi, montrer.

De là, une première source d'incompréhensions : comme personne d'autre n'est dans ma tête, personne ne voit, comme moi, seulement ce que je pense montrer. « Alors que le sage montre la lune, l'idiot regarde le doigt (qui montre la lune) » (proverbe chinois)

D'un autre côté, aucune connaissance, aucun savoir-faire, aucune compétence... n'existe en tant que tel. Ils sont toujours indissolublement liés à quelqu'un qui les porte. Je ne puis les dissocier****. Personne n'a vu la résolution de l'équation du second degré se promener toute seule. Même dans les rayons d'un bibliothèque, elle n'est qu'encre sur papier. Elle n'existe que dés qu'un lecteur la lit et la porte. Aussi je n'enseigne jamais un savoir, mais l'unité que je forme avec ce savoir. C'est ce qui explique, sans doute, la différence entre deux professeurs — la plus ou moins grande unité ou congruence qu'ils forment, chacun, avec les notions « enseignées  ».

* Carl Rogers, Liberté pour apprendre, Dunod, 1971, p. 153."
** Néologismes pour désigner l'acte de montrer.
*** Nous référons, ici, à ce qui n'est pas perceptible par nos yeux : les microbes, les molécules, les astres, l'infra-rouge et l'ultra-violet... mais dont la science et des instruments « convertisseurs » nous rendent leur existence visible, perceptible. Ou ce qui se passe, à cet instant précis, sur place mais caché par un obstacle, ou juste à côté (dans mon dos, dans la pièce à côté...) — comme à tout ce qui ne m'est pas visible, ici et dans le monde, à chaque instant.
**** Tout comme dans le pot en terre : le pot n'existe pas sans la terre — et la terre n'existe pas sans une forme.

LETTRES DE L’É.A. (‘ÉDUCATION’ AUTHENTIQUE)
Ces «Lettres» n’ont pas pour objet de convaincre et encore moins de «lutter» pour (ou contre) quoi que ce soit. Leur raison d’être est de partager, non d’avoir raison ou de «gagner». Les lire ne m’engage à rien. C’est juste une occasion de «considérer» des idées (d’) autres, sans avoir à réagir: il n’y a, en effet, ni à approuver, ni à réfuter, ni à adhérer, ni à acheter, ni à appliquer… ni même à comprendre. Seulement à «considérer»